Introduction
Introduction
de Jean-Luc Mélenchon
Ce livre présente la cinquième édition, depuis 2016, de L’Avenir en commun, un programme déjà riche d’une intense histoire. Il a rencontré le suffrage universel lors de l’élection présidentielle de 2017, quand il a réuni sept millions de voix, puis en 2022, quand il en a fédéré près de huit millions. Sa force populaire et son sérieux, reconnus de toutes parts, lui ont permis d’être la base des programmes d’union de la gauche aux législatives de 2022, avec la Nouvelle Union populaire écologique et sociale et, en 2024, avec le Nouveau Front populaire. Ce texte et sa méthode vivent donc dans la conscience et la volonté populaires, depuis bientôt dix ans d’actualisation ininterrompue, au fil des événements.
Les mesures proposées ne sont pas les inventions de quelques technocrates seuls dans un bureau. L’Avenir en commun est une mise en cohérence des programmes produits par la société elle-même. Syndicats, associations, collectifs, scientifiques : chacune des propositions est ancrée dans le mouvement réel de la société, dont elle vient parfois très directement. Ce mouvement, les 80 parlementaires insoumis l’épousent d’abord, chacun ayant la tâche de suivre, de discuter, de travailler avec un secteur particulier de la société. L’Avenir en commun est ensuite le résultat d’une méthode de mise à jour permanente par des travaux programmatiques. Pour réviser, compléter, amender, page après page, la dernière version de ce programme qui datait de 2025, les Insoumis ont organisé une trentaine d’auditions longues et prolongées par des échanges. Ils ont recueilli et traité plus de 24 000 contributions citoyennes. Ils se sont réparti ce travail entre les 40 groupes en charge d’un livret thématique, chacun composé de militants spécialistes de leur domaine.
La crise de la civilisation humaine
Mais un programme n’est pas un simple catalogue de revendications. L’Avenir en commun a été écrit avec un objectif à la fois précis et global : répondre, pour le peuple de France, à la crise de la civilisation humaine. En 2017, lorsque sa première version a été proposée aux suffrages des Français, les scientifiques du monde alertaient : pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C dans le siècle, et ainsi respecter l’objectif de l’accord de Paris, il fallait baisser les émissions mondiales de gaz à effet de serre à compter de 2025. L’échéance a été dépassée, et la civilisation du pétrole continue sa folle croissance. À l’époque, 2016 avait été l’année la plus chaude jamais enregistrée sur terre. Depuis, le record a été battu en 2020, 2023, 2024 et 2025. Trois canicules consécutives ont enterré cet été l’espoir d’un retour à « la normale ». Autrement dit : le changement climatique et son lot de bouleversements pour la vie sur terre ont commencé et sont irréversibles. Les sécheresses à répétition, et avec elles les conflits sur l’usage de l’eau, ont commencé. L’intensification des pluies torrentielles et destructrices est engagée. Les méga-feux ravageurs, l’érosion du trait de côte, les fissures dans les sols en argile, les inondations débordant sur les villes étalées, la déformation des rails et les incendies des lignes électriques sous l’effet des canicules, la baisse des rendements agricoles, l’arrivée des pandémies par zoonoses ont débuté. Nous vivons sous un nouveau régime, celui de l’incertitude. Les conditions même de la vie en société des êtres humains, comme le climat, la nature des sols, la qualité de l’eau ou de l’air, vont être mises en cause dans des proportions difficiles à prévoir. Une question nous est posée. Elle n’est ni idéologique, ni confuse. Elle est claire et directe, et nous allons être sommés d’y répondre : par quelle méthode allons-nous tenter de perpétuer la vie humaine ?
Suprémacisme ou collectivisme
Deux formules vont s’affronter. D’un côté, le « chacun pour soi » : la compétition entre individus et groupes d’individus. D’abord, le marché et la concurrence pour séparer les bons et les mauvais, les gagnants et les perdants. Puis, les communautés essentialisées, dressées les unes contre les autres, soigneusement hiérarchisées, avec la domination de certains sur les autres comme solution. Le masculinisme pour dominer les femmes. Le racisme pour dominer les non-blancs. L’impérialisme pour dominer les peuples hors de l’Empire. Cela porte un nom : le suprémacisme. Il propose une offre cohérente aux peuples pour répondre aux désordres du monde. Son résultat sera de les aggraver. Surtout, il conduira à consolider le pouvoir exclusif d’une poignée de puissants, amassant des milliards, et construisant une société de ruines, dont ils comptent, pour finir, faire sécession. De l’autre côté, il y a le « tous ensemble ». C’est la solution défendue par ce programme. Elle procède du raisonnement suivant : les êtres humains étant fondamentalement interdépendants, leurs sociétés sont aussi fortes que les liens qui unissent les individus et les groupes entre eux. Ici, il ne s’agit pas de pousser à la compétition partout et tout le temps, mais au contraire de fortifier l’entraide sous toutes ses formes. Cette pensée est celle du collectivisme écologique. Son postulat ? Puisqu’il y a un seul écosystème compatible avec la vie humaine, il y a un intérêt général humain. Celui-ci n’est pas seulement une idée, un grand principe philosophique. Il est une réalité tangible, mesurable chaque jour dans la destruction des conditions d’habitabilité de la Terre. De ce point de vue, l’eau, l’air, les sols, les océans, les forêts et même l’orbite terrestre ne sont pas des ressources vouées à l’exploitation. Ce sont des biens communs, à gérer comme tels, avec pour premier objectif de garantir les conditions nécessaires à leur perpétuation.
Pour une bifurcation écologique
Un programme, en phase avec ce moment du monde, doit commencer par la bifurcation écologique. Les êtres humains font partie intégrante du système de la nature. Depuis la nuit des temps, ils ont dû régler leurs rythmes sur ceux des saisons, des crues, des pluies, des floraisons, des migrations animales et combien d’autres encore. Le capitalisme a détraqué cette horloge de précision. Il cherche à soumettre tous les rythmes planétaires, sociaux, biologiques et biophysiques au temps zéro, celui de son profit. Il lui faut valoriser les actions en Bourse et obtenir un retour sur investissement toujours plus grand et plus rapide. Il n’atteint ce but qu’en pressurant les cycles biologiques humains et les cycles de la nature. Il pompe l’eau des nappes phréatiques, coupe rases les forêts, pollue l’atmosphère à un rythme insoutenable. Pour inverser cette logique, nous proposons une « règle verte » : ne pas prendre à la nature plus qu’elle n’est capable de renouveler. Nous visons l’harmonie avec la nature. Non entendue seulement dans un sens métaphorique ou poétique. Car cette harmonie a un sens très concret : celui de la concordance des rythmes. La bataille écologique est donc une bataille pour le temps. Son outil est transversal à toute action publique : la planification. Il s’agit de nous rendre collectivement maîtres du temps pour prévoir, anticiper, décider ce que nous allons produire, consommer, échanger ; comment nous allons nous déplacer, habiter et vivre. Pour cela, nous proposons de construire une République écologique. Les communes, pour mener à bien la planification, en seront l’échelon de base. Surtout, les régions seront réorganisées pour coïncider avec les grandes réalités écologiques du territoire français, et en premier lieu avec les bassins-versants. Les éco-régions auront en charge l’eau, l’air, la terre, la santé et les mobilités, c’est-à-dire les composantes fondamentales de la survie de notre espèce.
Une économie au service des besoins
Tout cela implique un changement complet de logiciel économique. Celui des dirigeants français, depuis le début du néolibéralisme, a conduit à la catastrophe. Avec comme seule visée le redressement des profits des très grandes entreprises et les performances sur le marché mondial, il a élargi, sans cesse, le domaine du marché, et toujours davantage réduit celui de l’État et des services publics. Ces dogmes ont volé en éclats quand le président des États-Unis d’Amérique, lui-même, a décrété la fin du libre-échange et de la concurrence non faussée. En attendant, les conséquences sont là : la France a perdu ses capacités à produire pour elle dans de trop nombreux domaines. Elle dépend tant du travail d’autres qu’elle est obligée d’acheter ses médicaments, son acier, ses automobiles, ses turbines et, maintenant, même son alimentation ! La culture des bras ouverts à la finance a fini par laisser des fonds prédateurs dépouiller des milliers d’entreprises. Les salaires, avec la vie chère, ont reculé, tandis que des fortunes colossales et inédites s’accumulaient dans les mains de quelques-uns. Il faut prendre le problème à la racine pour remettre la politique à l’endroit : toute production est vouée à satisfaire des besoins. Nous proposons de construire une économie non au service du taux de profit ou du marché mondial, mais des besoins humains. Il nous faut pour cela un nouveau pacte productif. Refermons la page de l’État prenant en charge tous les risques du secteur privé, mais n’ayant son mot à dire sur rien. Pas d’arrosage d’aides publiques sans contreparties écologiques et sociales et sans engagements sur les objectifs du Plan. La principale richesse d’une nation ne se mesure pas à la hauteur de la montagne de billets sur laquelle sont assis ses milliardaires. Elle est dans le travail humain, son intelligence, ses qualifications. Les inégalités extrêmes dont nous sommes les témoins aujourd’hui sont purement parasitaires. Les réduire est non seulement un impératif moral, mais aussi le moyen de gagner en efficacité.
Mettre en sécurité sociale
La France a déjà inventé un principe pour orienter la mobilisation des ressources vers la satisfaction des besoins. Elle était alors exsangue, appauvrie par la guerre et l’occupation allemande nazie. Mais elle a mis sur pied la Sécurité sociale. Sa règle de fonctionnement ? De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. Pour nous, cette phrase est plus qu’un joli slogan. C’est la base d’une autre organisation sociale. Ainsi, nous nous fixons l’objectif de mettre en sécurité sociale intégrale la population française. Il faudra d’abord consolider la Sécurité sociale, mise obsessionnellement à mal par les libéraux depuis sa naissance ou presque. Ses caisses doivent revenir sous la responsabilité de ses cotisants, à travers des élections spécifiques. Son financement doit être remis en ordre avec, au centre, une cotisation sociale élargie mettant aussi à contribution les revenus du capital. Sur des bases solides, nous pourrons alors travailler à son extension. D’abord, avec le remboursement intégral des soins prescrits par l’Assurance maladie, plus efficace en la matière que toutes les offres privées. L’autonomie du grand âge et de la jeunesse sont aussi des aires d’extensions naturelles de la Sécurité sociale. La société regorge d’autres propositions pour en faire l’institution centrale de la société de l’entraide. Les progrès des solidarités collectives marchent main dans la main avec ceux de l’émancipation personnelle. Les droits nouveaux sont la garantie de la cohésion sociale de la société qui les adopte. Ainsi est-ce le cas, par exemple, là où la liberté de choisir son genre est assurée. Les femmes, en France, ont depuis un demi-siècle conquis par leurs luttes le droit formel de disposer d’elles-mêmes. Mais elles sont encore souvent écrasées sous la charge du travail domestique, des bas salaires, tout comme la violence sexiste, n’a pas disparu. Les héritiers de l’immigration forment un tiers de la société française. Mais ils subissent encore le racisme et les discriminations au travail, pour trouver un logement ou dans leur rapport à la police. Mettre en sécurité sociale, c’est d’abord garantir l’égalité réelle.
Le goût du futur
Prendre au sérieux la crise civilisationnelle ne signifie pas renoncer à un avenir améliorant le présent. Une grande bataille politique se joue en ce moment sur le futur. Les milliardaires du numérique, du pétrole et de la finance veulent s’en arroger le monopole. Pour chaque nouvelle frontière de l’humanité, ils veulent imposer leur projet suprémaciste. La France ne manque pas d’atouts dans ces grands domaines où se déploient aujourd’hui la connaissance et la curiosité humaines. Ils veulent une intelligence artificielle pour remplacer les humains qu’ils jugent remplaçables ? Nous voulons une IA pour aider les humains à progresser ! Dans les mains des seigneurs de la tech, le numérique ne sert qu’à fabriquer des armes, à inventer des moyens de fliquer tout le monde ou de vendre de la pub. Mais nous pouvons faire autre chose : une IA non marchande, tournée vers la recherche scientifique et la santé. Une IA qui, métier par métier, aide à soulager la peine du travail et à améliorer les réussites humaines. Car oui, si la peine de l’être humain peut être soulagée, qui va s’en plaindre ? Mais alors, il faudra organiser aussi la baisse du temps de travail à proportion ! Ils veulent des fusées privées pour aller coloniser Mars ? Nous ne rêvons pas de colonies quand nous regardons, émerveillés, les étoiles. Nous rêvons d’exploration, de connaissances, de prouesses scientifiques. La Nouvelle France fera un avion spatial ! Non pour dominer et détruire, mais pour aider et coopérer. Non pour provoquer une guerre des étoiles, mais une paix des étoiles. Ils veulent forer dans la mer des trous pour en extraire plus de pétrole ? Nous ferons de l’océan la première source d’énergie renouvelable propre ! Ils veulent l’amélioration individuelle du corps humain par le transhumanisme ? Nous allons vaincre les maladies écologiques par l’action collective ! Cancers, diabètes, infertilité ne sont pas seulement des maux individuels. Ils sont des conséquences du mode de production.
Ordonner le monde
On le voit bien, beaucoup des sujets de notre époque sont d’ampleur mondiale. La crise écologique a fait émerger, avec l’intérêt général humain, un peuple humain identifié à ses causes communes. Protéger les biens communs et la vie nécessite un monde ordonné, où peuples et États peuvent compter sur un droit et des institutions internationales stables, égalitaires et fonctionnelles. Qui l’empêche aujourd’hui, crée le chaos et la prolifération des guerres dans les relations internationales ? C’est le déclin de l’empire des États-Unis d’Amérique. Il est un danger pour le monde entier, car il est géré d’une manière agressive par les élites de cet empire. Faire entendre une autre voix de la France nécessite de rompre nos dépendances avec lui et de nous affirmer non-alignés. Nous voulons sauver les Nations unies. Elles doivent agir en organe universel capable de produire des normes partagées. Nous voulons instaurer l’ONU comme instance de coordination de tous les peuples du monde. Cela nécessite de défendre le droit international, sans « deux poids deux mesures ». Les droits des peuples doivent s’appliquer en Ukraine comme en Palestine. Nous ne proposons pas une puissance française fondée sur la domination militaire, même si nous devons avoir les moyens de nous défendre seuls. Notre idée est celle d’un nouveau type de diplomatie reposant sur les coopérations pour le progrès humain, c’est-à-dire les causes communes de l’humanité à notre époque. La France peut être davantage entendue par sa culture et sa science que par ses canons et son commerce.
Fonder la 6e République
Bref, c’est une toute Nouvelle France que ce programme propose de fonder. Comme à chaque saison agitée de l’Histoire, notre pays va chercher dans sa capacité d’auto-création politique les moyens de sortir de l’ornière. La Constitution de la Ve République est devenue un carcan. Quand elle a été adoptée le 28 septembre 1958, seuls les Français nés avant 1937 ont pu donner leur avis. 1 % de ceux-là sont encore vivants à cette heure. Il s’agissait alors d’acter la fin de l’empire colonial, d’achever l’industrialisation et l’exode rural. Nous parlons d’un pays où il n’y avait ni TGV ni réseau d’autoroutes. Les smartphones, les appels vidéo et les réseaux sociaux étaient encore loin d’être inventés. Pour le meilleur et pour le pire, nous étions encore à l’aube d’une grande accélération dont nous sommes désormais les enfants. Un adage dit que chaque génération est un peuple nouveau. Quand cela a-t-il été plus vrai qu’entre cet hier et aujourd’hui ? Comment comprendre la France sans voir aussi que la moitié de son peuple, les femmes, s’est transformée du tout au tout ? Comment ne pas voir à quel point le peuple français a été brassé par les migrations ? Et d’abord par les migrations intérieures ! Après 1958, une personne sur trois a émigré vers une commune plus grande. Et bien sûr, il y a celles et ceux qui, venus se battre pour la France, la reconstruire ou étudier, ont fait leur vie et leurs enfants ici. Une personne sur trois descend, par au moins un de ses grands-parents, de cette histoire-là. La question sociale, celle des modes de vie, l’urbanisation : tout a changé. Le peuple de France, au seuil du second quart du xxie siècle, est plus éduqué, informé et connecté que jamais. Il demande plus de pouvoir de contrôle. La Nouvelle France a besoin d’une nouvelle République : la 6e République. Ce sera celle de la souveraineté populaire permanente, avec les référendums citoyens, dont celui permettant de révoquer un élu, du conseiller municipal au président. Cette République devra trouver les moyens d’une structure fédérative avec des territoires insulaires et éloignés qui auront le droit à l’autonomie qu’ils demandent. Les libertés publiques, collectives comme individuelles, doivent être rétablies, après avoir été tant maltraitées. Tout cela justifie la convocation d’une Assemblée constituante.
Au final, l’heure n’est pas aux arrangements, aux bricolages ou aux demi-mesures. Oui, pour préparer une vie meilleure, il faut tout changer. La France et son peuple en sont capables, j’en suis convaincu. Je me présente devant elle avec ce programme, et une équipe prête à l’appliquer en condition de gouvernement. Le choix que nous allons faire en 2027, à l’occasion de l’élection présidentielle, est historique. Il dira au monde qui nous sommes devenus, nous Français, les héritiers de 1789 et de la résistance au nazisme. Il déterminera quel monde nous allons laisser à nos enfants. Et il dira surtout où nous nous proposons d’aller. La France va-t-elle rejoindre le camp du suprémacisme mondial ? Ou bien va-t-elle puiser dans le meilleur de son passé pour étonner et entraîner le monde des peuples aux désirs pacifiques ? Les conditions historiques sont réunies pour cela. Pour que les Français montrent qu’un autre monde est possible : celui d’un robuste avenir en commun.